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Si tu n’as pas d’idées, va voir ailleurs !

[extrait de la newsletter du 31 octobre 2021]

La semaine dernière j’ai lu − ou plutôt écouté, sur Audible − un livre merveilleux. Big Magic, lu par son autrice, m’a enchanté (merci Marianne pour la recommandation).

Elizabeth Gilbert a une façon délicieuse de raconter les petites et grandes surprises de la vie et d’y faire apparaître la magie. Son livre est excentrique et pourtant structuré, il est parfois totalement irrationnel mais a toujours beaucoup de sens et c’est une lecture exaltante, pleine d’espoir et de joie.

Big Magic parle du processus créatif, mais je crois que c’est une leçon de vie, quel que soit votre domaine ou votre vocation, et que ses idées, ses histoires et ses suggestions peuvent s’appliquer aussi bien à l’écriture d’un roman qu’à la création d’une startup ou à une ambition de changer son entreprise ou la société. Tous les projets que l’on a en soi et que l’on aimerait porter au monde.

Un livre, donc, qui m’a beaucoup plu et dont j’ai annoté de nombreux passages et notamment celui-ci, sur la panne créative, ces moments où l’on est à sec, où plus aucune idée ne vient.

La citation est approximative, recomposée en français à partir de quelques notes griffonnées en anglais sur le dos d’une enveloppe, mais elle dit à peu près ceci :

« Si vous n’arrivez pas à faire ce à quoi vous aspirez, faites autre chose : allez ramasser les déchets dans la forêt, nettoyez et repeignez la cabane de jardin, triez et rangez la cave, ramassez des coquillages ou faites un gâteau … ça ressemble à de la procrastination mais, lorsque l’intention est juste, ce n’est pas de l’évitement, c’est de l’action.

Le mouvement rompt l’inertie et si votre agitation est belle, vous verrez que, peu à peu, l’inspiration, l’envie, l’énergie reviennent. »

D’abord c’est très vrai. Je l’ai vécu de nombreuses fois et je pense que ça nous est tous arrivé de sécher sur un problème jusqu’au moment où l’idée nous vient en prenant une douche ou en préparant un repas.

La théorie U d’Otto Scharmer, sur le processus créatif, prend les choses sous un autre angle, plus analytique, mais converge autour de l’idée du retrait : l’intuition se nourrit de travail, de connaissances, de dialogue et d’empathie, mais il faut un espace vide, de distance, de silence, de retrait du sujet pour que l’étincelle de l’idée puisse apparaître.

Au niveau d’une entreprise, ou d’un processus de travail, ça signifie qu’il faut organiser l’espace et le temps de travail pour permettre à la fois le brassage, la connexion, la circulation et l’isolement, l’absence, le déplacement.

Si votre travail ou celui de vos équipes est de résoudre des problèmes ou d’avoir des idées, ce n’est pas en enchainant les réunions sans trève du lundi au vendredi que vous serez le plus productif mais peut-être ​​bien en faisant une grande marche après le déjeuner ou, comme je le faisais lorsque nos locaux étaient à côté du Centre Pompidou, en allant vous assoir une demi-heure devant une œuvre d’art.

L’autre point que j’ai trouvé très intéressant dans ce passage c’est l’idée que, pour sortir de l’inertie, il faut du mouvement. C’est idiot, on dirait même une tautologie, et pourtant c’est une idée porteuse :

Si je suis arrivé à un stade où j’ai exploré toutes les possibilités, et où je ne vois aucune option, ou aucune possibilité de décider, rester à attendre ne m’amènera sans doute pas de nouvelles ouvertures. Pour avancer il me faut de nouveaux éléments, un nouveau point de vue.

Et le seul moyen d’avoir un nouvel angle sur mon problème c’est de me déplacer, de bouger.                                


https://www.chloesigaud.fr/anamorphose/

Ça m’a rappelé l’exercice d’écriture créative que nous avait proposé mon confrère Emmanuel Gaillot, il y a quelques années, dans une journée de «formation» qui était un partage de sa propre expérience d’auteur. Il nous avait demandé de prendre une feuille, ou un cahier, et de commencer à écrire pendant 30 minutes, sans s’arrêter et sans jamais revenir sur ce qu’on avait écrit, que ce soit pour le reprendre ou même le relire.

Bien sûr au départ personne ne savait quoi écrire, comme ça, au débotté. La consigne d’Emmanuel fut simple : commencez par écrire que vous ne savez pas quoi écrire, puis laissez venir ce qui vous vient. Décrivez la situation, le bic ou la pièce ou ce qui se passe dans votre tête, ce que vous avez pensé ou ressenti à l’énoncé de la consigne, le reste s’enchaîne tout seul. Et, en effet, c’est magique : nous étions 6 ou 8 et personne ne s’est retrouvé bloqué devant sa feuille, nous avons tous eu des choses à écrire sans discontinuer pendant 30 minutes. C’est long trente minutes, il en faut des choses à dire. Et pourtant, ces choses, nous les avions tous en nous.

Se mettre en mouvement juste par principe, pour rompre l’inertie et ouvrir de nouvelles perspectives, c’est une idée puissante.

C’est même une des idées centrales de l’agilité.

Face à une situation trop complexe pour savoir ce qu’on peut faire ou ce qu’il faut faire, la meilleure option est, en fin de compte, de commencer à agir pour comprendre comment agir. L’expérimentation comme stratégie, l’essai-erreur comme voie de connaissance.

Or, trop souvent, le principal frein à cette démarche c’est l’ambition de vouloir faire juste, propre et bien, du premier coup. Ce qui, paradoxalement, peut justement mener à la paralysie, faute de savoir ce qu’il faut faire ou d’avoir les moyens de le faire.

Pour sortir de l’impasse, il faut se débarrasser de la pression liée à l’enjeu et revenir au plaisir du jeu, à l’exercice, au mouvement.

Dans les carnets de dessin, je commence souvent en page 3 ou 4 pour enlever la pression du dessin « inaugural ».

Chez mes clients je propose de commencer avec un « livrable zéro », produit en quelques minutes, nul et sans intérêt, mais qui a l’avantage de créer le mouvement et d’appeler l’amélioration, par itération.

Mais surtout, surtout, je crois que le secret c’est de se détacher, au moment de produire, du résultat final, de l’accueil qui lui sera fait pour se concentrer sur le geste, le travail et le plaisir qu’il procure quand il est bien fait.

Et de rester léger. Ce n’est pas parce que notre travail est sérieux qu’il doit être pesant. Comme le dit Elizabeth Gilbert :

« Ce n’est pas grave si votre travail est amusant pour vous. Il n’y a pas de problème non plus si votre travail vous guérit, vous fascine, vous rachète ou s’il s’agit simplement d’un passe-temps qui vous empêche de devenir fou. C’est même acceptable si votre œuvre est totalement frivole. C’est autorisé. Tout est permis.»

Pour aller plus loin :


Ce texte a été originellement publié dans L’hebdo de Mille Mentors, le petit mail qui fait du bien le dimanche soir : une réflexion comme celle-ci, inspirée par l’actualité de la semaine, puis quelques pépites relevées dans ma veille et une pastille détente. Pour en profiter chaque semaine en avant-première, abonnez-vous.

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