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Faut-il absolument donner du sens au travail ?

[Cette chronique a d’abord été publiée dans la newsletter du 25 septembre 2022Abonnez-vous]

Aujourd’hui je voudrais pousser un coup de gueule.

Peut-être est-ce un rebond du confinement.
Peut-être est-ce un effet de bord de notre addiction à la dopamine.
Peut-être est-ce l’éco-anxiété et l’accumulation des mauvaises nouvelles.

Peut-être qu’on ne fait que récolter ce qu’on a semé.

Peut-être, peut-être, peut-être…  Je n’en connais pas les causes mais j’en vois les conséquences.

La tendance du « quiet quitting »

Après la « great resignation », cette vague de démissions qui a amené plus de 4 millions d’américains à quitter leur emploi, voici maintenant le « quiet quitting », où des salariés revendiquent publiquement d’en faire le moins possible.

Ces mouvements qui ont débuté aux États-Unis ont rapidement trouvé leur écho en Europe, et en France.

Autant de signes que nous assistons sans doute à une profonde mutation générationnelle du rapport au travail.

82% des 18-29 ans interrogés dans une enquête disent que l’idée de faire le minimum requis pour conserver leur emploi est «assez ou extrêmement attrayante».

Est-ce une bonne chose ? Peut-être bien.

Il me semble d’abord que ces deux mouvements sont deux expressions différentes d’une même forme de révolte :

Je me suis investi pour mon boulot et je ne me sens pas payé de retour, alors je le quitte, comme tant d’autres : c’est « la grande démission ». Ou bien je cesse de m’y engager comme avant, et revendique ma « démission silencieuse ».

J’imagine que le choix de la méthode dépend surtout du marché de l’emploi dans mon secteur d’activité. Mais dans les deux cas ça dit quelque chose sur le contrat social qui sous-tend le travail.

Et je me demande si on n’assiste pas là au retour de manivelle d’une forme d’imposture généralisée.

Revoir les bases

Parce que, dans le fond, le contrat de travail c’est d’abord une transaction : j’apporte ma capacité de travail à un employeur, en échange de quoi celui-ci me donne un salaire.

Et même lorsqu’on tente de la sublimer en donnant du sens au travail, cette dimension transactionnelle reste présente.

La masquer derrière la revendication de rendre le monde un peu meilleur n’y change rien.

En tant que chef d’entreprise j’ai une relation ambivalente à la notion d’entreprise à mission.

Bien sûr j’aimerais avoir une entreprise dont l’activité soit inspirante. J’aimerais pouvoir donner du sens à mon travail, et un sens qui dépasse sa dimension mercantile, une forme de noblesse.  

Mais il faut aussi reconnaître que la noblesse ne nourrit pas.

La mission d’une entreprise c’est d’abord de servir ses clients, de proposer quelque chose pour lequel des gens sont prêts à payer, et à payer plus cher que ce que ça coûte.

Et quand ce quelque chose est fabriqué par des humains, il est nécessaire de le vendre plus cher que ce que coûtent les salariés, donc de les payer intrinsèquement moins que la valeur qu’ils créent. Rien de bien noble ici.

On devrait peut-être y revenir plus souvent. Ça éviterait bien des désillusions.

D’autant que la tendance actuelle au développement personnel nous entretient dans l’idée que le travail devrait être plus qu’un simple moyen de gagner sa vie ; que cela doit être une vocation, une passion, une source de sens et d’épanouissement.

Donner du sens au travail: une illusion du monde moderne

Halte là.

Certains ont la chance de trouver du sens, de l’épanouissement et une passion dans leur job mais il faut rester raisonnable.

Le job d’un caissier est d’encaisser, d’un brancardier de porter des gens malades, d’un chauffeur-livreur de livrer des colis, d’un consultant de faire ce que font les consultants.

Il faut arrêter de vouloir donner une dimension transcendante à tout. Non, un marchand de chaussures ne livre pas du bonheur, non un magasinier n’emballe pas des sourires.

À trop vendre l’idée de carrières passion on crée des attentes irréalistes.

À trop abuser du sens, on crée des dissonances et de la souffrance au travail.

On arrive alors à un monde où même les diplômés des grandes écoles rejettent l’entreprise, même les médecins ont des crises de sens, même les chefs d’entreprises font des burn-outs.

À force de plaquer de la mission et du sens là où il y a surtout une transaction économique, à force de marteler l’idée que le travail doit être une source de plaisir et de développement personnel, on fait le lit d’une immense incompréhension.

Le podcast « Génération Alpha » a interrogé des enfants de CE1 sur leur vision du travail.

C’est frappant d’entendre, chez ces petits de 6 ou 7 ans, la présence, déjà, de ces injonctions au plaisir :  « J’ai envie de faire un métier qui me plaît. Parce que si on n’aime pas un métier, on ne va pas prendre de plaisir à le faire. »

Il faut peut-être arrêter de vouloir un boulot-plaisir.

Il faut peut-être arrêter de vouloir aimer son boulot et commencer à aimer sa vie, avec un boulot honorable que l’on fait bien, et qui nous apporte un certain confort.

Travailler la forme, plutôt que le fond

Dans « So good they can’t ignore you », Cal Newport défend l’idée que le meilleur moyen d’avoir un bon job n’est pas de suivre sa passion mais de construire ce qu’il appelle du “career capital” : des compétences précieuses, parce que rares et monétisables. Celles-ci nous donnent du levier sur nos conditions de travail et permettent, au fil des années, de privilégier des emplois qui répondent à nos aspirations.

Et, en tant que dirigeants, il n’y a pas de mal non plus à revenir aux basiques.

Car il est tout à fait possible de traiter dignement ses collaborateurs et de leur proposer un job dans lequel ils trouvent du plaisir et des occasions de grandir sans se raconter d’histoires quant à la nature essentielle de la relation.

Mes salariés savent pour la plupart mon allergie à l’emploi du mot « famille » pour désigner la communauté du travail.

Non, nous ne sommes pas une famille.

Et non je t’embauche pas pour que tu t’épanouisse. Je t’embauche pour que le boulot soit fait, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Et, oui, la relation est celle d’intérêt mutuel et elle est fondamentalement transactionnelle. Tu me donnes plus, tu peux obtenir plus.

Mais ça ne signifie pas pour autant que le travail dusse être aliénant.

Si je suis intelligent je vais t’offrir des conditions de travail qui facilitent tes missions et favorisent ton investissement : autonomie, formation, alignement avec tes aspirations et tes valeurs.

Pour autant ça reste une transaction. Mes salariés ne me doivent rien. Personne n’est marié à son job.

Au-delà du management, je crois que cela pose aussi la question de notre orientation professionnelle.

Donner du sens à sa vie plutôt qu’au travail

« Moi je trouve que le travail ça sert un peu à gagner sa vie, à faire des vacances, à apprendre quelque fois des choses et puis c’est tout. » dit l’un des enfants dans Génération Alpha.

Nous vivons dans une société où beaucoup de ce qu’on souhaite s’achète ou se vend. De ce fait, notre bonheur, notre valeur sociale, sont attachés à notre productivité, à notre capacité de travail.

J’ai trois enfants, à l’aube de leur vie professionnelle. Comme père, je souhaite que leur identité, leur valeur, leur sentiment de réussite sociale ne soient pas tellement attachés à leur réussite professionnelle que celle-ci devienne une source d’anxiété.

Il faut peut-être qu’on apprenne collectivement à moins attendre de notre boulot, qu’on soit salarié ou chef d’entreprise, et qu’on réinvestisse les dimensions non monétaires, non économiques, de notre vie.

Avoir plus de temps et moins besoin d’argent c’est peut-être la clé pour lutter contre la consommation sans fin qui est en train d’étouffer notre planète.

Pour aller plus loin:
  • Si vous êtes à l’aise en anglais, je vous recommande très vivement l’interview de Sarah Jaffe sur le podcast d’Ezra Klein pour le New York Times. Un épisode intitulé «The case against loving your job», passionnant de bout en bout.
    The Case Against Loving Your Job – The New York Time
     
  • Les phrases des enfants sont tirées de «Génération Alpha»
     
  • Une conférence TED aussi drôle que profonde, dans laquelle Alain de Botton analyse l’évolution de notre relation au travail. Avant on bossait pour gagner de l’argent et nourrir sa famille. Maintenant les choses sont bien différentes. Au-delà des aspects purement financiers, le travail doit nous apporter une vraie raison d’être, une vocation. Et dans certains cas, même du plaisir. Cela crée aussi de l’anxiété professionnelle.
    Alain de Botton: Une plus douce, humaine philosophie sur la réussite | TED Talk
     
  • Le livre de Cal Newport est, comme d’habitude, convaincant et facile à lire. Celui-ci n’est pas traduit, malheureusement.
    So Good They Can’t Ignore You
     
  • Si vous n’avez pas le temps, ou pas le courage, de lire Cal Newport, voici un court article qui reprend une bonne partie de ses arguments contre le conseil de « suivre sa passion »
    ‘Follow Your Passion’ Is The Worst Career Advice—Here’s Why

Enfin de très nombreux articles sur les signaux d’un monde du travail en pleine mutation :


Ce texte a été originellement publié dans L’hebdo de Mille Mentors, le petit mail qui fait du bien le dimanche soir : une réflexion comme celle-ci, inspirée par l’actualité de la semaine, puis quelques pépites relevées dans ma veille et une pastille détente. Pour en profiter chaque semaine en avant-première, abonnez-vous.

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