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Evaluer ses choix: les décisions asymétriques

[Cette chronique a d’abord été publiée dans la newsletter du 29 octobre 2023Abonnez-vous]

La semaine dernière j’ai échangé avec un client qui se demandait si, sur un poste important pour le développement de sa start-up, il ferait mieux de recruter ou prendre un free-lance.

C’est une question qu’on peut tous être amenés à se poser et à laquelle il n’existe pas de réponse standard. Ça dépend. 

Ce qu’on peut en revanche standardiser, c’est la manière dont on réfléchit pour prendre ce type de décisions stratégiques. Je vais essayer de vous l’illustrer avec quelques exemples.

Un standard pour la prise de décision

Imaginons que j’envisage de recruter un ou une monteuse vidéo pour Mille Mentors. 

J’hésite car une free-lance coûte plus cher, mais elle sera directement opérationnelle et autonome, et puis je ne la paierai que lorsque j’ai du boulot. C’est facile, je peux négocier un prix pour un projet et savoir ce que ça va me coûter. 

Une salariée en revanche sera là tous les jours. Ça va peut-être me faciliter les choses pour faire plus de projets mais je la paierai, même si je n’ai pas beaucoup de boulot. Et puis, comme je ne suis pas compétent, je risque de passer beaucoup de temps à la manager sans être très efficace…

Bref, je n’arrive pas à me décider et, chaque personne à qui je demande son avis, me donne un conseil différent.

Or, il existe une méthode.

Etendre son champ des possibles, en trouvant plus de choix

Pour simplifier les choses, je vous propose de ramener toutes les décisions à un choix entre un nombre fini d’options alternatives. 

On va commencer par examiner le problème à l’origine de la décision envisagée, et chercher toutes les possibilités. 

Le problème ici c’est que je passe trop de temps sur le montage de mes vidéos, pour un résultat pas assez qualitatif. Je me suis donc dit que j’allais déléguer le boulot. Reste à décider entre une salariée et une free-lance. 

(PS : vous le savez sans doute, cette décision je l’ai prise il y a plus d’un an déjà et je m’en félicite tous les jours depuis que c’est Charlotte qui fait le job à ma place 😉 Mais revenons au moment de la décision).

En faisant l’inventaire des options pour régler mon problème, je vais immédiatement me rendre compte que le choix n’est pas binaire, il y a plein d’autres options, parmi lesquelles il y a toujours : ne rien faire pour le moment (prolonger la situation actuelle).

Ici, soit je recrute un salarié, soit je prends un free-lance, soit je sous-traite toute la production à une agence, soit je prends un freelance pour une durée courte, le temps de recruter quelqu’un, soit je continue à faire par moi-même pour apprendre puis je recruterai quelqu’un quand je saurai mieux poser mon besoin, soit je suis une formation au montage, soit je prends un freelance pour m’aider à monter en compétence en me guidant pour que je fasse, soit je prends en alternance quelqu’un en formation vidéo, soit je prends cette alternante en la faisant superviser et tutorer un jour par semaine par une freelance les premiers mois… les possibles sont très nombreux.

D’une manière générale, je vous suggère de vous donner comme règle de trouver au moins 10 options, pour vous forcer à sortir des choix évidents. 

Rien que ce travail d’inventaire peut déjà apporter de la clarté : on va peut-être identifier une bien meilleure option que celles qu’on envisageait, ou prendre conscience des raisons qui font qu’on avait inconsciemment écarté certaines solutions.

Prendre du recul

Une fois qu’on a fait l’inventaire, la deuxième étape ça va être d’analyser ces options avec un peu de recul. 

Je propose de regarder trois dimensions, sur deux temporalités : les coûts, les bénéfices et les risques, à court et à moyen terme. La notion de court et moyen terme étant très variable, prenons par exemple 3 mois et 5 ans. 

Je vous entends déjà me dire « Tu ne te rends pas compte, Damien, c’est beaucoup trop de boulot, je n’ai pas le temps de faire un Excel à 6 colonnes pour toutes les 10 options ». Je le sais, et moi non plus je n’ai pas ce temps. Posez-vous simplement cette question en balayant rapidement la liste des options. 

Ce qu’on cherche ici, ce ne sont pas des évaluations précises, ce sont des asymétries, et c’est en se demandant comment les coûts, les résultats et les risques pourraient évoluer dans le temps qu’on va les repérer.

Les évaluations précises, je le dis au cas où certains seraient quand même tentés, sont à la fois inutiles et dangereuses. 

Inutiles car on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait et que ces coûts, bénéfices et risques dépendent de plein d’autres facteurs, et dangereuses car, plus on fait une évaluation précise, plus on est tenté de croire qu’elle est fiable.

Donc, on ne cherche pas une vérité fiable, on cherche des asymétries.
C’est une notion que j’ai découverte chez Nassim Taleb (Antifragile). 

Trouver des asymétries

Une asymétrie est une situation où il y a un immense écart dans les possibilités, négatives ou positives, de résultats ou de conséquences. 

Prenons un exemple : j’achète un sandwich au cas où je n’ai pas le temps de m’arrêter faire un repas chaud entre deux rendez-vous.  

Soit, effectivement, je suis pressé et j’ai quand même de quoi manger. Soit, finalement mon rendez-vous du matin ne s’éternise pas et j’ai acheté un sandwich pour rien. Je peux toujours inviter mon client au resto et donner le sandwich à un SDF. Je n’ai pas perdu grand chose et j’ai fait un heureux. 

L’écart entre les deux résultats n’est pas très grand, c’est une décision symétrique. 

À l’opposé, un investissement de quelques milliers d’euros dans le lancement de la start-up de mon ancien salarié a un grand écart entre les résultats possibles : dans le pire des cas, il plante sa boite et j’ai perdu quelques milliers d’euros. Dans le meilleur des cas, il réussit son projet, lève des fonds, développe, et finit par construire le nouveau bla-bla-car et j’ai assuré ma retraite et peut-être même la fortune de mes enfants.

C’est une situation asymétrique : le résultat est limité dans une direction (ici la perte) et illimité dans l’autre direction (ici la réussite de la start-up). 

Attention aux statistiques…

Et dans ce cas, les statistiques jouent pour moi : si je peux me permettre de perdre ces quelques milliers d’euros, j’ai intérêt à jouer… sauf si l’écart de probabilité entre les deux résultats est plus important que l’écart de résultats. 

Vous allez tout de suite le comprendre si vous pensez au loto : au pire vous perdez 2€, au mieux vous gagnez 2, 4 ou 8 millions. L’écart d’amplitude entre les gains et les pertes est de 1 à 1 million. Est-ce que c’est rentable de tenter sa chance ? Non, car la probabilité de gagner est approximativement de 1 sur 20 millions. Statistiquement, même en jouant des milliers de fois, je serai toujours perdant au bout du compte.

Pour l’investissement dans les start-ups en revanche, si je pense être capable de sélectionner des start-ups qui réussissent au moins une fois sur 20 et que j’investis dans 100 sociétés, les probabilités sont que j’aurai tout perdu dans 95% de ces investissements mais que les 5 qui réussissent auront une telle asymétrie de valorisation que ça remboursera dix fois les autres. 

Et donc, pour en revenir à notre décision de recrutement, ou de croissance externe, ou de lancement d’une nouvelle offre, ou d’ouverture d’une agence, … etc. pour nos décisions stratégiques, donc, ce qui va être essentiel c’est de balayer le champ des possibles et de chercher les asymétries, puis d’évaluer si elles penchent en notre faveur ou pas. 

… et aux autres

Et en ce qui concerne les décisions touchant aux hommes, l’asymétrie se cache souvent derrière la possibilité, ou pas, de revenir sur sa décision. 

Car contrairement aux placements financiers ou aux matériels qu’on achète, les hommes ont une fâcheuse tendance à avoir une opinion quant aux décisions qu’on prend à leur égard, et à s’en souvenir. 

Quand on accepte d’augmenter quelqu’un, on peut rarement revenir en arrière. Quand on refuse, on peut changer d’avis plus tard, mais il reste des traces de ce refus.  

Et quand on veut faire grandir son équipe, il y a un gros effet d’asymétrie entre l’emploi d’un free-lance et le recrutement d’une personne, qui s’appelle «le code du travail». Si la personne qu’on recrute ne convient pas, si on a moins de boulot que prévu ou si le marché se retourne, c’est toujours très compliqué, long et cher, d’ajuster son équipe à la baisse, ou de revoir les salaires.

Ça pourrait plaider pour l’emploi de free-lance mais n’oublions pas qu’il y a un outil puissant qui réduit l’asymétrie : le management. 

S’assurer que le salarié est mobilisé, qu’il acquiert et développe les capacités utiles, qu’il comprend la nécessité de faire évoluer ses missions quand les besoins de l’entreprise changent, et qu’il en est capable c’est un investissement… asymétrique : ce que ça coûte est connu et il n’y a pas de limite à ce que ça peut rapporter. 

Ça me fait penser à ce dialogue entre deux patrons : 
– Tu dépenses tant que ça en formation ? Mais, imagine que tu formes tes salariés et qu’ils partent …
– Ah c’est sûr, c’est pas cool. Mais, imagine que je ne les forme pas et qu’ils restent …

Pour aller plus loin:

Pour une fois, pas d’articles mais cinq livres. Heureusement les premiers sont traduits en français : 

et aussi


Ce texte a été originellement publié dans L’hebdo de Mille Mentors, le petit mail qui fait du bien le dimanche soir : une réflexion comme celle-ci, inspirée par l’actualité de la semaine, puis quelques pépites relevées dans ma veille et une pastille détente. Pour en profiter chaque semaine en avant-première, abonnez-vous.

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