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Productivité et soft skills: Méfiez-vous des chiffres

[Cette chronique a d’abord été publiée dans la newsletter du 16 octobre 2022Abonnez-vous]

Est-ce que vous avez déjà vu un cuistot taÏwanais transformer en quelques minutes une boule de pâte en un faisceau de nouilles ?

Je vais tenter la même chose pour vous à partir d’une brève du Monde intitulée « Pourquoi la productivité des salariés français ralentit-elle ?» et que j’ai trouvée fascinante.

Vous vous dites peut-être que vous allez sauter cet épisode parce que la macro-économie c’est pas trop votre truc ?

Restez avec moi, vous allez voir, j’en tire quelques idées utiles pour nos boîtes.

Vous avez peut-être déjà entendu cette idée assez répandue que les français sont parmi les champions de la productivité, devant les allemands et les américains.

Des chiffres impressionnants… mais illusoires

Et, en effet, à regarder les chiffres d’Eurostat pour 2021, sur une base 100 pour l’union Européenne, l’Allemagne est à 104, et la France à 115.

Youpi, hourra, félicitations à nous !

Sauf que le Conseil d’Analyse Économique a retraité les chiffres de la productivité et levé un loup.

Le truc important à comprendre c’est que la productivité ce n’est pas un synonyme de rapidité ou d’efficacité au travail.

La productivité c’est une mesure du chiffre d’affaires par heure salariée.

Donc, bien sûr, l’amélioration de l’efficacité va permettre de faire plus de CA pour le même nombre d’heures, et entraîner ainsi l’amélioration de la productivité.

Mais une autre manière d’améliorer la productivité c’est de ne garder que les boulots très «productifs», ceux dont l’heure de travail correspond à une production (= un CA) important.

Un peu comme les lycées qui améliorent leurs résultats aux examens en ne gardant que les bons élèves.

En l’occurrence, et pour revenir aux statistiques de productivité en Europe, ça signifie que plus un pays est inclusif et trouve du boulot à tout le monde, plus les «petits boulots», peu rémunérateurs, pèsent dans le calcul … et font baisser la productivité.

Ça explique pourquoi les champions toutes catégories de la productivité sont le Luxembourg (168) et surtout l’Irlande (211 !) qui ont créé une économie dense en emplois high tech (pour l’Irlande) et bancaires (le Grand Duché).

La France affiche une productivité meilleure que l’Allemagne … parce qu’elle a plus de travailleurs non qualifiés au chômage.

C’est pas très glorieux.

Déclin des soft skills = déclin de productivité

Et le pire c’est qu’en corrigeant les stats, pour éliminer ce biais et comparer ce qui est comparable, les économistes font ressortir une baisse régulière de la productivité française, année après année.

Vous allez me dire que c’est très bien tout ça mais en quoi ça nous concerne, nous chefs d’entreprise ? J’y viens.  

Car le Conseil d’Analyse Économique, dont le rôle est de nourrir la réflexion du gouvernement et le débat public, s’est penché sur cette question et a identifié deux facteurs clés : le déclin du niveau en maths et la faiblesse des soft-skills.

En fait ces deux facteurs découpent le marché du travail en 4 segments, selon les compétences cognitives abstraites requises, qui sont bien corrélées avec le niveau en maths dans les petites classes, et les compétences relationnelles et interpersonnelles, regroupées dans cette étude sous le terme soft-skills.

Ce découpage est intéressant car il fait ressortir 3 tendances très différentes : les jobs qui ne nécessitent ni compétences intellectuelles ni compétences sociales sont en déclin constant depuis les années 80. Les jobs purement techniques qui ne demandent pas de soft skills sont stables et les catégories d’emplois qui demandent des compétences relationnelles et humaines progressent.

L’étude se poursuit avec l’analyse de la baisse du niveau en math (mesurée par le classement Pisa) et le sous-investissement dans les soft skills dans les programmes éducatifs mais je vous laisse approfondir ça si ça vous passionne car, pour ma part, je ne vais pas chercher à résoudre les difficultés de notre pays pour m’intéresser plutôt à nos entreprises.

Des leçons à tirer pour les entreprises sur la productivité

Car que peut-on retenir de cette info ?

Trois choses selon moi :

Premièrement, qu’il faut se méfier des statistiques et des indicateurs.

C’est vrai pour la productivité mais c’est souvent vrai aussi dans nos entreprises. À chaque fois qu’on nous présente un indicateur, demandons nous aussi ce qu’il laisse de côté, ce qu’il ne mesure pas.

Deuxièmement, que ce qui est vrai pour le marché de l’emploi est aussi vrai pour la prestation.

Je suis prêt à parier que les courbes des 4 segments d’emploi ci-dessus sont totalement corrélées avec l’évolution des prix et des volumes dans l’ensemble des marchés : tous les métiers vont nécessiter de plus en plus de soft-skills et les entreprises dont l’offre est purement mécanique ou technique ont de fortes chances de décliner ou de stagner.  

Les compétences techniques ne suffisent plus. Elles donnent accès à un marché et permettent de s’y maintenir mais ce ne sont plus elles qui font la différence.

On ne peut plus aujourd’hui réussir comme électricien, comme comptable, comme avocat ou comme paysagiste sans maîtriser la relation client, le marketing donc l’empathie, la communication…

Les soft skills de l’entreprise et de ses salariés sont l’avantage décisif dans notre économie.

Et, troisièmement, je crois que la vraie leçon de cette étude c’est que, puisqu’on voit que les soft skills sont essentiels et peu ou pas développés dans la formation initiale, nous devons être super conscients que c’est à nous d’y pourvoir.

Ça veut dire en faire un élément essentiel des compétences recherchées à l’embauche mais aussi et surtout ça veut dire pour moi investir dans le management.

Car les soft skills se traduisent en comportements et que les comportements, ça se manage.

Pour aller plus loin:

Ce texte a été originellement publié dans L’hebdo de Mille Mentors, le petit mail qui fait du bien le dimanche soir : une réflexion comme celle-ci, inspirée par l’actualité de la semaine, puis quelques pépites relevées dans ma veille et une pastille détente. Pour en profiter chaque semaine en avant-première, abonnez-vous.

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